Salon du livre de Kercabellec

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Reglement Concours Recits Contes et Nouvelles 2018
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1er prix du concours 2017 : Gwenaëlle MOULLEC LE THERISIEN

 

Villa Kersaudy

  

Du chemin, on voyait les volets gris, la façade de pierre, le toit de tuiles. L’imposante stature de la villa Kersaudy, l’ombre qui se projetait au-delĂ  du sentier, jusqu’à la plage de LansĂ©ria. Assise sur ce banc, les yeux mi-clos, elle rĂȘvait qu’elle Ă©tait de retour chez elle. Chez eux. Pourtant elle n’était plus qu’une passante anonyme dans le flot de promeneurs du dimanche. Elle prĂ©fĂ©rait d’ailleurs dĂ©sormais ne s’en approcher que parmi les couples et les enfants qui jouaient. Seule, elle aurait attirĂ© l’attention, on aurait pu la voir du salon, de la cuisine, peut-ĂȘtre, en se penchant un peu. Si c’était elle qui l’apercevait, elle aurait de suite appelĂ© Arnaud, l’aurait prĂ©venu, regarde qui est encore lĂ , elle aurait le droit plus tard Ă  un appel peu commode. Qu’est-ce que tu veux encore Marie, qu’est-ce que tu cherches ? Rien, c’est le sentier cĂŽtier, je me promenais, et ils auraient su tous les deux qu’elle mentait. Elle prit sur elle pour enfin dĂ©tourner le regard de la maison, et rebroussa chemin vers la pointe de Merquel, longeant les cahutes des paludiers, les carrĂ©s irisĂ©s de sel qui se dĂ©coupaient Ă  sa droite.

Chez elle, elle rangea machinalement le salon Ă©troit, finit la vaisselle du dĂ©jeuner. S’occuper les mains l’aidait Ă  ne pas penser. La piĂšce Ă©tait encore baignĂ©e de soleil Ă  cette heure, la petite terrasse sur pilotis qui s’allongeait sur l’eau sombre toujours agrĂ©able. Elle avait eu de la chance, de trouver cette maisonnette sans caution excessive, qui donnait sur la mer de surcroĂźt. Elle ne l’avait meublĂ©e que de quelques meubles rĂ©cupĂ©rĂ©s. Pas besoin de s’installer davantage. La maison et ses voisines Ă©taient des anciens logements de pĂȘcheurs, certaines guĂšre plus que des cabanes. Elle aurait pu trouver mieux ailleurs, ou retourner chez sa sƓur Ă  Paris. Mais c’était ici qu’elle voulait vivre. Elle avait besoin de cette vue, de l’ocĂ©an, de cette lumiĂšre dans les aiguilles de pins, de cette odeur salĂ©e familiĂšre. Sa sƓur Clarisse l’appelait deux fois par semaine, des fois plus, pour vĂ©rifier que tout allait bien. Oui, ça allait mieux, oui, elle sentait que ça irait bien. Il ne fallait pas inquiĂ©ter Clarisse. C’était normal, c’était une grande sƓur, et sa seule famille finalement. DĂ©sormais, oui, sa seule famille. Si elle continuait Ă  prendre son traitement tous les jours, il n’y avait pas de raison que tout ne s’arrange pas trĂšs vite, avait promis le mĂ©decin Ă  la fin de son sĂ©jour. Le pire Ă©tait derriĂšre elle. Mais, Mesquer ? avait-il demandĂ©, inquiet. Êtes-vous sĂ»re que c’est lĂ  que vous voulez retourner ? Elle avait acquiescĂ© Ă©nergiquement. Tenez-vous loin d’eux, avait-il prĂ©venu.

 

Elle savait que venir ici, c’était vivre sur le fil invisible qui reliait deux mondes. Un numĂ©ro d’équilibriste. Elle avait aperçu les jumeaux la veille. Niels et Malo. Leurs boucles brunes dĂ©passaient de la poussette rouge qui les emmenait jouer sur le sable chaud. Le mĂȘme sable qui avait accueilli leurs meilleures Ă©treintes, au dĂ©but de leur mariage. Elle avait ressenti une douleur intense dans la poitrine, avait du s’asseoir. En y repensant, elle vit qu’elle tremblait. Elle prit une cigarette, deux comprimĂ©s, c’était bientĂŽt l’heure de toute maniĂšre. Elle s’accouda Ă  la rambarde remplie d’échardes de la terrasse, agitĂ©e. Se piqua les paumes, mais ne les retira pas. La douleur faisant perler quelques larmes au coin de ses cils. Iris n’avait pas le droit de les emmener lĂ , de voir cette vue tous les jours, de se lever dans cette chambre. La colĂšre fit blanchir les jointures de ses mains. Cette femme lui avait tout pris, son mari, sa vie, la maison oĂč ils avaient Ă©tĂ© heureux. Elle pourrait serrer son petit cou blanc et lui faire payer. Vous ne le feriez pas, Marie, rĂ©sonne encore la voie du Docteur Boisseau. Vous pensez que c’est ce que vous ressentez, mais vous savez aussi que c’est mal. L’obsession que vous ressentez pour Iris Clairveaux, n’est qu’une facette de la culpabilitĂ© que vous ressentez suite Ă  l’accident. Elle n’est pas responsable de ce qui est arrivĂ©. Boisseau ne comprenait pas, ne pouvait le voir, mais si, Iris Ă©tait responsable. Arnaud serait revenu vers elle, ils auraient surmontĂ© cette Ă©preuve. Elle allait y arriver, lui montrer qu’elle allait mieux. Et puis Iris Ă©tait arrivĂ©e dans l’agence d’Arnaud, avec son chignon de mĂšches blondes, ses tailleurs impeccables. Ils avaient divorcĂ© six mois aprĂšs. Ils ne dormaient dĂ©jĂ  plus ensemble depuis des mois, incapables de se toucher, de se parler, de repenser Ă  ce soir de dĂ©cembre oĂč la voiture avait dĂ©rapĂ© dans les marais salants. Dans chacun de ses cauchemars, elle revoyait l’eau s’infiltrer par les portiĂšres, Arnaud, le visage en sang, qui la secouait, encore et encore. Elle l’entendait mais ne pouvait pas bouger. Elle ne pensait qu’à une chose, la douleur entre ses jambes et le liquide poisseux sur sa robe, qui ne pouvait signifier qu’une chose : l’enfant qu’elle portait ne bougeait plus. C’était il y a quatre ans.

 

Elle se coucha sous un plaid sur le canapĂ©, cacha son visage dans la laine. Tout ce qu’elle voyait Ă©tait la maison, oĂč ils devaient finir de manger. Devant la tĂ©lĂ©, ou dans la cuisine oĂč il lui racontait sa journĂ©e. La chambre d’enfants devait ĂȘtre la bleue, au deuxiĂšme Ă©tage, celle oĂč les petits cousins avaient l’habitude de se rĂ©fugier pour jouer quand il faisait mauvais pour sortir Ă  la plage. Car auparavant, cette maison ne s’animait que deux mois par an, pour l’étĂ©. Alors s’ouvraient les volets, claquaient de nouveau les portes, et le sable s’infiltrait par tous les interstices, dans les parquets, les tapis. MichĂšle et Henri, les grands-parents, s’en agaçaient, mais souriaient intĂ©rieurement de ce doux capharnaĂŒm qui prĂ©cĂ©dait les longues nuits d’étĂ© Ă  bavarder dans le jardin. Marie avait eu du mal Ă  l’intĂ©grer Ă  cette famille exubĂ©rante, bruyante, dĂ©sordonnĂ©e, elle la taiseuse, la sombre et pĂąle jeune fille rĂ©fugiĂ©e dans ses livres. Mais le mois d’aoĂ»t annuel passĂ© ici, qu’elle avait d’abord acceptĂ© Ă  reculons, se voyant captive de cette tradition familiale qu’on lui imposait, elle avait fini par l’attendre. DĂšs le printemps, elle pensait Ă  ces semaines estivales de farniente, de grillades, de pĂȘche Ă  pied. C’est lĂ -bas qu’ils avaient Ă©tĂ© heureux elle et Arnaud, dans la chambre beige du premier Ă©tage, celle avec le petit cabinet de toilette cachĂ© derriĂšre le paravent. LĂ  qu’elle avait fini son mĂ©moire, prĂ©parĂ© ses premiers cours, lĂ  qu’elle avait appris sa grossesse. Elle connaissait chaque recoin de la demeure, ses bruits anodins, les craquements du parquet, le couinement des gonds, le ruissellement de la douche dans les colonnes de la cage d’escalier. Quand elle voyait les enfants des frĂšres et sƓurs d’Arnaud dĂ©valer les marches, elle imaginait les leurs se mĂȘler Ă  cette troupe bruyante. Que leur appartement de Poissy lui paraissait Ă©troit et sombre Ă  la rentrĂ©e. Il avait Ă©tĂ© question de dĂ©mĂ©nager en Bretagne, bientĂŽt, mais c’était compliquĂ© pour Arnaud de quitter l’agence, il commençait Ă  rĂ©aliser des ventes importantes, une promotion Ă©tait en vue. À la Sorbonne oĂč elle enseignait la littĂ©rature amĂ©ricaine en licence, Marie trouvait enfin une raison de se lever le matin. Ces deux annĂ©es de mariage avaient Ă©tĂ© la pĂ©riode la plus heureuse de sa vie. Ces souvenirs de vacances Ă  Mesquer lui permettaient de tenir debout les jours oĂč les nuages semblaient s’amonceler. Les promenades Ă  vĂ©lo dans le bois de Quimiac, les huĂźtres de Kercabellec dĂ©gustĂ©es les dimanches avant les sorties sur l’eau, ce qui lui donnait mal au cƓur, les heures passĂ©es avec les jumelles dans les marais salants pour espĂ©rer observer quelques oiseaux, la passion d’Henri, le pĂšre d’Arnaud. Comme Ă  travers ces petits kalĂ©idoscopes pour enfants qu’on achetait dans les kiosques d’étĂ©, elle revoyait ce qui n’avait Ă©tĂ© sur le coup que de belles journĂ©es ensoleillĂ©es. Mais qui devenait aprĂšs coup pour elle la mosaĂŻque d’images parfaites de son bonheur enfui.

 

Peu aprĂšs le divorce, Henri avait fait une attaque. Convalescent, il ne quittait plus guĂšre son bel appartement du centre de Nantes. La maison de Mesquer devenait une charge trop lourde pour lui et MichĂšle. Arnaud avait dĂ» sauter sur l’occasion, proposer Ă  ses parents de racheter la maison. Un dĂ©part parfait pour une vie avec sa nouvelle Ă©pouse
 Ils s’installeraient lĂ  Ă  l’annĂ©e, quitteraient enfin la capitale, il reprendrait l’agence de La Baule. Recevrait la famille pour le mois d’aoĂ»t comme chaque annĂ©e, ça ne changerait rien avait-il dĂ» assurer aux autres, vous serez toujours les bienvenu. Au contraire, ce sera bien pour la maison, elle ne se dĂ©gradera pas pendant l’hiver, on l’amĂ©nagera encore davantage, mĂȘme. Pensez Ă  cette nouvelle vĂ©randa, les matelas renouvelĂ©s, les huisseries changĂ©es, la vieille chaudiĂšre remplacĂ©e. Mon dieu, elle avait envie de vomir rien qu’à y penser. Comment avait-il pu faire ça ! Lui et cette fille, qui devait souiller les murs blancs de sa prĂ©sence, salir ce qu’elle touchait. C’était leur rĂȘve Ă  eux. N’avaient-ils aucune dĂ©cence pour l’effacer ainsi, nier son existence ? Non, ça ne se passerait pas comme ça. Elle se releva, incapable de dormir. Comme d’habitude, tout tournait dans sa tĂȘte jusqu’à la rendre folle. Elle jeta un Ɠil vers le placard. Non, ce n’était pas une bonne idĂ©e. Elle ne toucherait plus Ă  cette bouteille, elle y avait rĂ©sistĂ© depuis son arrivĂ©e. Elle prit deux cachets pour se calmer, marcha de long en large dans le petit salon. Elle voyait la pleine lune, la mer noire aux ourlets blancs reflĂ©ter son humeur. Sur la terrasse, elle observa un canot, ballottĂ© par le courant, les amarres prĂȘtes Ă  rompre. Elle se dit que marcher lui ferait du bien. Ses pas la portĂšrent naturellement vers le sentier douanier, droit vers le banc qu’elle avait dĂ©jĂ  occupĂ© dans l’aprĂšs midi pour observer les volets gris de la maison. Sa maison. Elle n’avait pas peur qu’on la voie malgrĂ© la semi-obscuritĂ© de cette nuit sans nuages, ils devaient dĂ©jĂ  dormir. Elle ne ferait pas la mĂȘme erreur que la fois oĂč elle Ă©tait tombĂ©e sur Iris au marchĂ© avec ses jumeaux. Elle n’avait pas dormi depuis des jours, Ă©tait dans une sorte de brouillard, elle avait dĂ» ĂȘtre effrayante Ă  secouer ainsi la poussette, Ă  menacer Iris. On l’avait repoussĂ©e, mise Ă  terre, arrĂȘtĂ©e car elle se dĂ©battait, encore et encore. Arnaud avait empĂȘchĂ© Iris de porter plainte, Ă©tait venu Ă  la maison de repos voir Marie. Sa main s’était posĂ©e sur son genou quelques secondes, assez pour qu’elle sente le con-tact brĂ»lant de sa paume perdurer plusieurs minutes. Puis il Ă©tait parti, la laissant aux soins de Clarisse, qui voulait bien faire mais ne comprenait rien. C’était lui qu’elle voulait. BientĂŽt, elle irait mieux, il le verrait, et il la reprendrait, c’était certain. Ils Ă©taient si heureux ensemble. La mer Ă©tait haute, on entendait du chemin d’herbes couchĂ©es par le vent le martĂšlement sourd des rouleaux d’écume qui s’écrasaient dans le ressac vers le large. Enfin, Ă  cette heure, la plage Ă©tait Ă  elle. Elle se rapprocha du portillon qui sĂ©parait le jardin de la villa du sentier. Les panneaux de mĂ©tal Ă©taient bien plus haut que son mĂštre soixante, mais la barriĂšre Ă©tait ajourĂ©e par endroits et s’y collant bien, elle pouvait voir le jardin. Les baies vitrĂ©es de la cuisine Ă©taient ouvertes, alors que l’air Ă©tait vif Ă  cette heure. On entendait une musique, une discussion animĂ©e. Peut-ĂȘtre recevaient-ils ? Puis elle vit Iris sortir, se diriger dans la lumiĂšre de cette nuit si claire. Marie, le souffle court, la regarda s’éloigner. La nuit avait happĂ© sa rivale. Il n’y avait personne de visible sur la plage en contrebas. Si elle y allait
 Si elle la trouvait
 Peut-ĂȘtre serait-ce une bonne chose ? Personne n’en saurait rien. Elle sentit ses poings se fer-mer. Ce serait juste pour parler
 Chercherait-elle Ă  la repousser, aurait-elle peur, si elle avançait vers elle en pleine nuit ? Probablement. MalgrĂ© elle, ses jambes se mirent en mouvement, et elle se retrouva sur la plage. Elle ne savait plus si elle la cherchait pour lui parler ou la poursuivre. Peu importe, il n’y avait personne. Seule la brise salĂ©e qui lui dessĂ©chait les lĂšvres et le spectacle du ballet des vagues qui s’abattaient sur le sable, rejouant encore et encore la mĂȘme chorĂ©graphie parfaitement synchronisĂ©e, mĂȘme quand l’exigeant public de la journĂ©e avait disparu du tableau pour quelques heures. Elle ne sait pas combien de temps elle resta lĂ , hypnotisĂ©e par ces rouleaux couleur d’encre, mais elle ne vit personne revenir. Au loin lĂ -bas, les prĂ©mices orangĂ©es de l’aube Ă  poindre s’annonçaient. Soudain Ă©puisĂ©e, elle reprit le chemin de chez elle.

 

Pour une fois, elle dormit d’une traite, d’un sommeil de plomb qui l’avait assommĂ©e, et n’ouvrit l’Ɠil qu’en dĂ©but d’aprĂšs-midi. La mer remontait dĂ©jĂ  de nouveau. AprĂšs avoir mangĂ© quelques restes elle eut envie de se baigner. L’air Ă©tait doux aujourd’hui, ça sentait bon l’étĂ©, les parties de volley sur la plage et les puces de mer qui vous piquent les orteils. Elle prit son vĂ©lo, passa la pointe du Toulru, plus loin il y avait une petite crique oĂč elle pourrait ĂȘtre tranquille. L’accĂšs en Ă©tait difficile entre les pins et le petit escalier qui y tombait Ă  pic, mais c’était un petit paradis secret, oĂč Arnaud l’avait emmenĂ©e il y avait quelques annĂ©es. Depuis, elle y retournait rĂ©guliĂšrement, posant son vĂ©lo en haut des marches, laissant la petite baie se dĂ©voiler un peu plus Ă  chaque pas. L’eau bleue-verte Ă©tait limpide sur les roches ocres, mouchetĂ©es du jaune des mousses qui s’y fixaient toujours. Elle s’allongea Ă  mĂȘme l’une d’entre elles, les bras en croix. Regarda le ciel comme passĂ© Ă  la javel, dĂ©lavĂ©, le soleil au plus haut qui chaque minute faisait remonter les ombres derriĂšres les cailloux, les arbres. Tout Ă©tait comme Ă©crasĂ© par cette chaleur nouvelle, fulgurante, qui prenait de court les oiseaux, les insectes. Elle ĂŽta ses vĂȘtements, fourra le tout en boule dans son sac de toile, et s’apprĂȘtait Ă  se lever quand elle entendit du bruit dans l’eau.

 

Une nageuse approchait, Ă  trente mĂštres de lĂ . Elle se dressa, furieuse du culot de l’inconnue, venue la dĂ©busquer dans son Ăźlot de tranquillitĂ©. La femme fendait l’eau de gestes rapides et Ă©nergiques, elle avait un bon rythme, l’habitude sans doute de la nage en mer. Elle resta la regarder, mi-admirative, mi-ennuyĂ©e. Allait-elle tourner ensuite, repartir vers la crique suivante ? Ou sortir de l’eau ? Elle ne changeait pas de cap et avait apparemment dans l’idĂ©e de rejoindre le bord. Une fois qu’elle eut pied, elle se redressa. Elle n’était plus qu’à quinze mĂštres de Marie. Quand elle se retourna, Marie vit ce qu’elle avait dĂ©jĂ  devinĂ© instinctivement : c’était Iris qui se tenait devant elle. Iris, ruisselante, dĂ©jĂ  bronzĂ©e, qui s’essorait les cheveux en se penchant, dĂ©voilant une cambrure par-faite. Elle n’avait pas vu qu’elle n’était pas seule. Le rocher de Marie Ă©tait un peu en surplomb. Marie ramassa son sac, recula doucement pour ne pas attirer son regard. Elle marchait silencieusement, d’un pas lent de chat, coulant et Ă©lastique, et atteint la frondaison de rĂ©sineux. CachĂ©e derriĂšre un tronc, elle observa sa rivale. OĂč Ă©taient les enfants ? Les fils d’Arnaud
 Ceux qu’elle n’avait pas pu lui donner. Ceux qu’on l’avait empĂȘchĂ©e d’avoir ensuite, Ă  cause d’elle, Ă  cause de cette garce qui se croyait chez elle ici partout, alors qu’elle Ă©tait de partout sauf d’ici. Si elle Ă©tait lĂ , sur ces roches, c’est aussi qu’il lui a montrĂ© cet endroit, susurra une voix Ă  son oreille. Qu’ils ont peut-ĂȘtre fait l’amour au creux de l’ombre bienveillante de ces pins. Elle sentit une rage sourde monter en elle, une colĂšre intĂ©rieure qui accĂ©lĂ©ra son souffle, crispa ses mains. Iris Ă©tait de dos Ă  prĂ©sent, elle reprenait son souffle. Sans rĂ©flĂ©chir Ă  ce qu’elle faisait, Marie se baissa et attrapa un des gros galets qui constellaient le tapis d’aiguilles. Tout ce qu’elle voyait Ă  prĂ©sent, c’était la nuque fine et dĂ©licate d’Iris, son cou gracieux, et la haine qui obscurcissait tout. Les oiseaux s’étaient tus, tout ce qu’il y avait entre la terre, sa poussiĂšre et le ciel argentĂ©, c’était ces deux femmes, unies par l’amour du mĂȘme homme. Si la mer l’emportait, lĂ , personne s’en saurait rien, calcula Marie. Tous ses problĂšmes seraient rĂ©solus. Arnaud, effondrĂ© les premiers temps, aurait besoin de quelqu’un pour l’aider avec les petits, pour le soutenir. Elle pourrait ĂȘtre cette femme. Elle l’avait dĂ©jĂ  Ă©tĂ©, avant c’était le roc, celle qui l’avait fait devenir un homme. Elle qui le connaissait depuis toujours. Alors que cette fille, mauvaise comme le venin, s’était emparĂ©e du cƓur d’un homme en deuil, en dĂ©tresse, c’était si facile. Ah, si leur fils avait vĂ©cu
 C’est son visage, celui qu’elle avait projetĂ©, qui lui apparut alors qu’elle franchissait les derniers arbres vers le rivage oĂč se reposait Iris. Marie leva le bras, prĂȘte Ă  frapper, Ă  cinq mĂštres d’elle, quand elle se leva d’un bond. DĂ©stabilisĂ©e, elle recula, s’abrita derriĂšre un tronc. Mais Iris n’avait rien perçu de sa prĂ©sence. Elle s’attacha les cheveux, remit ses lunettes, et s’enfonça rapidement dans l’eau. Surprise, coupĂ©e dans son Ă©lan, Marie se laissa tomber au sol, presque pantelante, coupĂ©e par l’émotion. Elle regarda sa main, qui tenait encore la pierre, et avec horreur la jeta derriĂšre elle. Qu’allait-elle faire ? Un goĂ»t de bile lui envahit la bouche, la tĂȘte lui tourna. Elle vit la nageuse reprendre sa route vers le large. Elle s’agrippa Ă  l’arbre pour se remettre sur ses pieds, suivant le mouvement des bras fuselĂ©s qui sortaient de l’eau. Elle fit demi-tour vers l’endroit oĂč elle avait laissĂ© son sac, la vision d’Iris disparaissant et rĂ©apparaissant au rythme de la vĂ©gĂ©tation qui l’entourait. Elle n’avait plus envie de nager pour aujourd’hui. PrĂȘte Ă  tourner les talons vers l’escalier, elle regarda l’endroit oĂč elle avait vu Iris quelques secondes auparavant. Mais Iris ne nageait plus, elle agitait les bras. Surprise, Marie s’approcha pour mieux voir. Oui, elle secouait les mains dans tous les sens, et criait. Son visage disparaissait dans le creux des vagues, mais elle en Ă©tait sĂ»re Ă  prĂ©sent ; elle se noyait, incapable de se maintenir Ă  la surface, sĂ»rement victime d’une crampe. Marie se mit Ă  rĂ©flĂ©chir. Était-ce l’occasion qu’elle attendait ? Iris redoublait de cris que le vent emportait, sa tĂȘte s’enfonçait dĂ©sormais dangereusement sous l’eau Ă  chaque vague. Ce fut une impulsion qui la prit de vitesse, mais elle sentit qu’elle enlevait ses vĂȘtements et courait vers l’eau sans rĂ©flĂ©chir. Elle Ă©tait aussi une bonne nageuse, mĂȘme dans cette eau trĂšs froide. En quelques dizaines de secondes, elle rejoint Iris, qui suffoquait presque. Elle eut une lueur de panique au fond des yeux en reconnaissant Marie. Que fais-tu lĂ  ? semblait-elle demander. IncrĂ©dule, que vas-tu faire ? Ses pupilles dilatĂ©es avaient entrevu la fin qui l’attendait, c’était le regard atavique d’un ĂȘtre humain qui ne veut pas mourir, qui pense Ă  ses petits. Je te sauve la vie, se dit Marie en rĂ©ponse, essoufflĂ©e, en la hissant contre elle, laissant reposer les longues mĂšches contre son Ă©paule et sa tĂȘte s’appuyer sur sa poitrine. Elle sut alors qu’elle avait passĂ© le sommet de sa colĂšre, qu’elle avait exorcisĂ© son dĂ©sir de vengeance, et que tout irait mieux Ă  prĂ©sent. Qu’aprĂšs avoir dĂ©posĂ© le corps tremblant de la jeune femme sur le sable, rien ne serait plus pareil. En sauvant Iris, c’était elle-mĂȘme qu’elle Ă©pargnait. Elle entendit les cris d’un homme, et comprit que c’était Arnaud. Elle tourna la tĂȘte alors qu’elles s’échouaient sur le bord, mĂȘlĂ©es de sel et de sable, et vit l’homme qui courait vers elles laissant derriĂšre lui une poussette rouge. Elle ferma alors les yeux, Ă©puisĂ©e, et posa sa tĂȘte dans le sable. Au loin, la villa Kersaudy veillait, impassible.

 

2e prix : Alexandre AUDRAN avec « Vague Ă  l'Ăąme »

3e prix : BenoĂźt CHETAILLE avec « Agate et glycines »

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