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Salon du livre de Kercabellec

1er prix du concours 2017 : Gwenaëlle MOULLEC LE THERISIEN

 

Villa Kersaudy

  

Du chemin, on voyait les volets gris, la façade de pierre, le toit de tuiles. L’imposante stature de la villa Kersaudy, l’ombre qui se projetait au-delà du sentier, jusqu’à la plage de Lanséria. Assise sur ce banc, les yeux mi-clos, elle rêvait qu’elle était de retour chez elle. Chez eux. Pour-tant elle n’était plus qu’une passante anonyme dans le flot de prome-neurs du dimanche. Elle préférait d’ailleurs désormais ne s’en approcher que parmi les couples et les enfants qui jouaient. Seule, elle aurait attiré l’attention, on aurait pu la voir du salon, de la cuisine, peut-être, en se penchant un peu. Si c’était elle qui l’apercevait, elle aurait de suite appelé Arnaud, l’aurait prévenu, regarde qui est encore là, elle aurait le droit plus tard à un appel peu commode. Qu’est-ce que tu veux encore Marie, qu’est-ce que tu cherches ? Rien, c’est le sentier côtier, je me promenais, et ils auraient su tous les deux qu’elle mentait. Elle prit sur elle pour enfin détourner le regard de la maison, et rebroussa chemin vers la pointe de Merquel, longeant les cahutes des paludiers, les carrés irisés de sel qui se découpaient à sa droite.

Chez elle, elle rangea machinalement le salon étroit, finit la vaisselle du déjeuner. S’occuper les mains l’aidait à ne pas penser. La pièce était encore baignée de soleil à cette heure, la petite terrasse sur pilotis qui s’allongeait sur l’eau sombre toujours agréable. Elle avait eu de la chance, de trouver cette maisonnette sans caution excessive, qui don-nait sur la mer de surcroît. Elle ne l’avait meublée que de quelques meu-bles récupérés. Pas besoin de s’installer davantage. La maison et ses voi-sines étaient des anciens logements de pêcheurs, certaines guère plus que des cabanes. Elle aurait pu trouver mieux ailleurs, ou retourner chez sa sœur à Paris. Mais c’était ici qu’elle voulait vivre. Elle avait besoin de cette vue, de l’océan, de cette lumière dans les aiguilles de pins, de cette odeur salée familière. Sa sœur Clarisse l’appelait deux fois par semaine, des fois plus, pour vérifier que tout allait bien. Oui, ça allait mieux, oui, elle sentait que ça irait bien. Il ne fallait pas inquiéter Clarisse. C’était normal, c’était une grande sœur, et sa seule famille fina-lement. Désormais, oui, sa seule famille. Si elle continuait à prendre son traitement tous les jours, il n’y avait pas de raison que tout ne s’arrange pas très vite, avait promis le médecin à la fin de son séjour. Le pire était derrière elle. Mais, Mesquer ? avait-il demandé, inquiet. Êtes-vous sûre que c’est là que vous voulez retourner ? Elle avait acquiescé énergique-ment. Tenez-vous loin d’eux, avait-il prévenu.

 

Elle savait que venir ici, c’était vivre sur le fil invisible qui reliait deux mondes. Un numéro d’équilibriste. Elle avait aperçu les jumeaux la veil-le. Niels et Malo. Leurs boucles brunes dépassaient de la poussette rou-ge qui les emmenait jouer sur le sable chaud. Le même sable qui avait accueilli leurs meilleures étreintes, au début de leur mariage. Elle avait ressenti une douleur intense dans la poitrine, avait du s’asseoir. En y repensant, elle vit qu’elle tremblait. Elle prit une cigarette, deux compri-més, c’était bientôt l’heure de toute manière. Elle s’accouda à la rambar-de remplie d’échardes de la terrasse, agitée. Se piqua les paumes, mais ne les retira pas. La douleur faisant perler quelques larmes au coin de ses cils. Iris n’avait pas le droit de les emmener là, de voir cette vue tous les jours, de se lever dans cette chambre. La colère fit blanchir les join-tures de ses mains. Cette femme lui avait tout pris, son mari, sa vie, la maison où ils avaient été heureux. Elle pourrait serrer son petit cou blanc et lui faire payer. Vous ne le feriez pas, Marie, résonne encore la voie du Docteur Boisseau. Vous pensez que c’est ce que vous ressentez, mais vous savez aussi que c’est mal. L’obsession que vous ressentez pour Iris Clairveaux, n’est qu’une facette de la culpabilité que vous res-sentez suite à l’accident. Elle n’est pas responsable de ce qui est arrivé. Boisseau ne comprenait pas, ne pouvait le voir, mais si, Iris était res-ponsable. Arnaud serait revenu vers elle, ils auraient surmonté cette épreuve. Elle allait y arriver, lui montrer qu’elle allait mieux. Et puis Iris était arrivée dans l’agence d’Arnaud, avec son chignon de mèches blon-des, ses tailleurs impeccables. Ils avaient divorcé six mois après. Ils ne dormaient déjà plus ensemble depuis des mois, incapables de se tou-cher, de se parler, de repenser à ce soir de décembre où la voiture avait dérapé dans les marais salants. Dans chacun de ses cauchemars, elle revoyait l’eau s’infiltrer par les portières, Arnaud, le visage en sang, qui la secouait, encore et encore. Elle l’entendait mais ne pouvait pas bou-ger. Elle ne pensait qu’à une chose, la douleur entre ses jambes et le liquide poisseux sur sa robe, qui ne pouvait signifier qu’une chose : l’en-fant qu’elle portait ne bougeait plus. C’était il y a quatre ans.

 

Elle se coucha sous un plaid sur le canapé, cacha son visage dans la laine. Tout ce qu’elle voyait était la maison, où ils devaient finir de man-ger. Devant la télé, ou dans la cuisine où il lui racontait sa journée. La chambre d’enfants devait être la bleue, au deuxième étage, celle où les petits cousins avaient l’habitude de se réfugier pour jouer quand il fai-sait mauvais pour sortir à la plage. Car auparavant, cette maison ne s’animait que deux mois par an, pour l’été. Alors s’ouvraient les volets, claquaient de nouveau les portes, et le sable s’infiltrait par tous les inter-stices, dans les parquets, les tapis. Michèle et Henri, les grands-parents, s’en agaçaient, mais souriaient intérieurement de ce doux capharnaüm qui précédait les longues nuits d’été à bavarder dans le jardin. Marie avait eu du mal à l’intégrer à cette famille exubérante, bruyante, désor-donnée, elle la taiseuse, la sombre et pâle jeune fille réfugiée dans ses livres. Mais le mois d’août annuel passé ici, qu’elle avait d’abord accepté à reculons, se voyant captive de cette tradition familiale qu’on lui impo-sait, elle avait fini par l’attendre. Dès le printemps, elle pensait à ces semaines estivales de farniente, de grillades, de pêche à pied. C’est là-bas qu’ils avaient été heureux elle et Arnaud, dans la chambre beige du premier étage, celle avec le petit cabinet de toilette caché derrière le paravent. Là qu’elle avait fini son mémoire, préparé ses premiers cours, là qu’elle avait appris sa grossesse. Elle connaissait chaque recoin de la demeure, ses bruits anodins, les craquements du parquet, le couinement des gonds, le ruissellement de la douche dans les colonnes de la cage d’escalier. Quand elle voyait les enfants des frères et sœurs d’Arnaud dévaler les marches, elle imaginait les leurs se mêler à cette troupe bruyante. Que leur appartement de Poissy lui paraissait étroit et sombre à la rentrée. Il avait été question de déménager en Bretagne, bientôt, mais c’était compliqué pour Arnaud de quitter l’agence, il commençait à réaliser des ventes importantes, une promotion était en vue. À la Sor-bonne où elle enseignait la littérature américaine en licence, Marie trou-vait enfin une raison de se lever le matin. Ces deux années de mariage avaient été la période la plus heureuse de sa vie. Ces souvenirs de vacances à Mesquer lui permettaient de tenir debout les jours où les nuages semblaient s’amonceler. Les promenades à vélo dans le bois de Quimiac, les huîtres de Kercabellec dégustées les dimanches avant les sorties sur l’eau, ce qui lui donnait mal au cœur, les heures passées avec les jumelles dans les marais salants pour espérer observer quelques oiseaux, la passion d’Henri, le père d’Arnaud. Comme à travers ces petits kaléidoscopes pour enfants qu’on achetait dans les kiosques d’été, elle revoyait ce qui n’avait été sur le coup que de belles journées enso-leillées. Mais qui devenait après coup pour elle la mosaïque d’images parfaites de son bonheur enfui.

 

Peu après le divorce, Henri avait fait une attaque. Convalescent, il ne quittait plus guère son bel appartement du centre de Nantes. La maison de Mesquer devenait une charge trop lourde pour lui et Michèle. Arnaud avait dû sauter sur l’occasion, proposer à ses parents de rache-ter la maison. Un départ parfait pour une vie avec sa nouvelle épouse… Ils s’installeraient là à l’année, quitteraient enfin la capitale, il reprendrait l’agence de La Baule. Recevrait la famille pour le mois d’août comme chaque année, ça ne changerait rien avait-il dû assurer aux autres, vous serez toujours les bienvenu. Au contraire, ce sera bien pour la maison, elle ne se dégradera pas pendant l’hiver, on l’aménagera encore davanta-ge, même. Pensez à cette nouvelle véranda, les matelas renouvelés, les huisseries changées, la vieille chaudière remplacée. Mon dieu, elle avait envie de vomir rien qu’à y penser. Comment avait-il pu faire ça ! Lui et cette fille, qui devait souiller les murs blancs de sa présence, salir ce qu’elle touchait. C’était leur rêve à eux. N’avaient-ils aucune décence pour l’effacer ainsi, nier son existence ? Non, ça ne se passerait pas comme ça. Elle se releva, incapable de dormir. Comme d’habitude, tout tournait dans sa tête jusqu’à la rendre folle. Elle jeta un œil vers le pla-card. Non, ce n’était pas une bonne idée. Elle ne toucherait plus à cette bouteille, elle y avait résisté depuis son arrivée. Elle prit deux cachets pour se calmer, marcha de long en large dans le petit salon. Elle voyait la pleine lune, la mer noire aux ourlets blancs refléter son humeur. Sur la terrasse, elle observa un canot, balloté par le courant, les amarres prê-tes à rompre. Elle se dit que marcher lui ferait du bien. Ses pas la portè-rent naturellement vers le sentier douanier, droit vers le banc qu’elle avait déjà occupé dans l’après midi pour observer les volets gris de la maison. Sa maison. Elle n’avait pas peur qu’on la voie malgré la semi-obscurité de cette nuit sans nuages, ils devaient déjà dormir. Elle ne ferait pas la même erreur que la fois où elle était tombée sur Iris au marché avec ses jumeaux. Elle n’avait pas dormi depuis des jours, était dans une sorte de brouillard, elle avait dû être effrayante à secouer ainsi la poussette, à menacer Iris. On l’avait repoussée, mise à terre, arrêtée car elle se débattait, encore et encore. Arnaud avait empêché Iris de porter plainte, était venu à la maison de repos voir Marie. Sa main s’était posée sur son genou quelques secondes, assez pour qu’elle sente le con-tact brûlant de sa paume perdurer plusieurs minutes. Puis il était parti, la laissant aux soins de Clarisse, qui voulait bien faire mais ne comprenait rien. C’était lui qu’elle voulait. Bientôt, elle irait mieux, il le verrait, et il la reprendrait, c’était certain. Ils étaient si heureux ensemble. La mer était haute, on entendait du chemin d’herbes couchées par le vent le martèlement sourd des rouleaux d’écume qui s’écrasaient dans le ressac vers le large. Enfin, à cette heure, la plage était à elle. Elle se rapprocha du portillon qui séparait le jardin de la villa du sentier. Les panneaux de métal étaient bien plus haut que son mètre soixante, mais la barrière était ajourée par endroits et s’y collant bien, elle pouvait voir le jardin. Les baies vitrées de la cuisine étaient ouvertes, alors que l’air était vif à cette heure. On entendait une musique, une discussion animée. Peut-être recevaient-ils ? Puis elle vit Iris sortir, se diriger dans la lumière de cette nuit si claire. Marie, le souffle court, la regarda s’éloigner. La nuit avait happé sa rivale. Il n’y avait personne de visible sur la plage en contrebas. Si elle y allait… Si elle la trouvait… Peut-être serait-ce une bonne chose ? Personne n’en saurait rien. Elle sentit ses poings se fer-mer. Ce serait juste pour parler… Chercherait-elle à la repousser, aurait-elle peur, si elle avançait vers elle en pleine nuit ? Probablement. Malgré elle, ses jambes se mirent en mouvement, et elle se retrouva sur la plage. Elle ne savait plus si elle la cherchait pour lui parler ou la poursuivre. Peu importe, il n’y avait personne. Seule la brise salée qui lui desséchait les lèvres et le spectacle du ballet des vagues qui s’abattaient sur le sable, rejouant encore et encore la même chorégraphie parfaitement synchro-nisée, même quand l’exigeant public de la journée avait disparu du ta-bleau pour quelques heures. Elle ne sait pas combien de temps elle resta là, hypnotisée par ces rouleaux couleur d’encre, mais elle ne vit person-ne revenir. Au loin là-bas, les prémices orangées de l’aube à poindre s’annonçaient. Soudain épuisée, elle reprit le chemin de chez elle.

 

Pour une fois, elle dormit d’une traite, d’un sommeil de plomb qui l’avait assommée, et n’ouvrit l’œil qu’en début d’après-midi. La mer remontait déjà de nouveau. Après avoir mangé quelques restes elle eut envie de se baigner. L’air était doux aujourd’hui, ça sentait bon l’été, les parties de volley sur la plage et les puces de mer qui vous piquent les orteils. Elle prit son vélo, passa la pointe du Toulru, plus loin il y avait une petite crique où elle pourrait être tranquille. L’accès en était difficile entre les pins et le petit escalier qui y tombait à pic, mais c’était un petit paradis secret, où Arnaud l’avait emmenée il y avait quelques années. Depuis, elle y retournait régulièrement, posant son vélo en haut des marches, laissant la petite baie se dévoiler un peu plus à chaque pas. L’eau bleue-verte était limpide sur les roches ocres, mouchetées du jaune des mousses qui s’y fixaient toujours. Elle s’allongea à même l’une d’entre elles, les bras en croix. Regarda le ciel comme passé à la javel, délavé, le soleil au plus haut qui chaque minute faisait remonter les ombres derrières les cailloux, les arbres. Tout était comme écrasé par cette chaleur nouvelle, fulgurante, qui prenait de court les oiseaux, les insectes. Elle ôta ses vêtements, fourra le tout en boule dans son sac de toile, et s’apprêtait à se lever quand elle entendit du bruit dans l’eau.

 

Une nageuse approchait, à trente mètres de là. Elle se dressa, furieu-se du culot de l’inconnue, venue la débusquer dans son ilot de tranquil-lité. La femme fendait l’eau de gestes rapides et énergiques, elle avait un bon rythme, l’habitude sans doute de la nage en mer. Elle resta la regar-der, mi-admirative, mi-ennuyée. Allait-elle tourner ensuite, repartir vers la crique suivante ? Ou sortir de l’eau ? Elle ne changeait pas de cap et avait apparemment dans l’idée de rejoindre le bord. Une fois qu’elle eut pied, elle se redressa. Elle n’était plus qu’à quinze mètres de Marie. Quand elle se retourna, Marie vit ce qu’elle avait déjà deviné instinctive-ment : c’était Iris qui se tenait devant elle. Iris, ruisselante, déjà bronzée, qui s’essorait les cheveux en se penchant, dévoilant une cambrure par-faite. Elle n’avait pas vu qu’elle n’était pas seule. Le rocher de Marie était un peu en surplomb. Marie ramassa son sac, recula doucement pour ne pas attirer son regard. Elle marchait silencieusement, d’un pas lent de chat, coulant et élastique, et atteint la frondaison de résineux. Cachée derrière un tronc, elle observa sa rivale. Où étaient les enfants ? Les fils d’Arnaud… Ceux qu’elle n’avait pas pu lui donner. Ceux qu’on l’avait empêchée d’avoir ensuite, à cause d’elle, à cause de cette garce qui se croyait chez elle ici partout, alors qu’elle était de partout sauf d’ici. Si elle était là, sur ces roches, c’est aussi qu’il lui a montré cet endroit, susurra une voix à son oreille. Qu’ils ont peut-être fait l’amour au creux de l’ombre bienveillante de ces pins. Elle sentit une rage sour-de monter en elle, une colère intérieure qui accéléra son souffle, crispa ses mains. Iris était de dos à présent, elle reprenait son souffle. Sans réfléchir à ce qu’elle faisait, Marie se baissa et attrapa un des gros galets qui constellaient le tapis d’aiguilles. Tout ce qu’elle voyait à présent, c’était la nuque fine et délicate d’Iris, son cou gracieux, et la haine qui obscurcissait tout. Les oiseaux s’étaient tus, tout ce qu’il y avait entre la terre, sa poussière et le ciel argenté, c’était ces deux femmes, unies par l’amour du même homme. Si la mer l’emportait, là, personne s’en sau-rait rien, calcula Marie. Tous ses problèmes seraient résolus. Arnaud, effondré les premiers temps, aurait besoin de quelqu’un pour l’aider avec les petits, pour le soutenir. Elle pourrait être cette femme. Elle l’avait déjà été, avant c’était le roc, celle qui l’avait fait devenir un hom-me. Elle qui le connaissait depuis toujours. Alors que cette fille, mauvai-se comme le venin, s’était emparée du cœur d’un homme en deuil, en détresse, c’était si facile. Ah, si leur fils avait vécu… C’est son visage, celui qu’elle avait projeté, qui lui apparut alors qu’elle franchissait les derniers arbres vers le rivage où se reposait Iris. Marie leva le bras, prête à frapper, à cinq mètres d’elle, quand elle se leva d’un bond. Déstabili-sée, elle recula, s’abrita derrière un tronc. Mais Iris n’avait rien perçu de sa présence. Elle s’attacha les cheveux, remit ses lunettes, et s’enfonça rapidement dans l’eau. Surprise, coupée dans son élan, Marie se laissa tomber au sol, presque pantelante, coupée par l’émotion. Elle regarda sa main, qui tenait encore la pierre, et avec horreur la jeta derrière elle. Qu’allait-elle faire ? Un goût de bile lui envahit la bouche, la tête lui tourna. Elle vit la nageuse reprendre sa route vers le large. Elle s’agrippa à l’arbre pour se remettre sur ses pieds, suivant le mouvement des bras fuselés qui sortaient de l’eau. Elle fit demi-tour vers l’endroit où elle avait laissé son sac, la vision d’Iris disparaissant et réapparaissant au rythme de la végétation qui l’entourait. Elle n’avait plus envie de nager pour aujourd’hui. Prête à tourner les talons vers l’escalier, elle regarda l’endroit où elle avait vu Iris quelques secondes auparavant. Mais Iris ne nageait plus, elle agitait les bras. Surprise, Marie s’approcha pour mieux voir. Oui, elle secouait les mains dans tous les sens, et criait. Son visage disparaissait dans le creux des vagues, mais elle en était sûre à présent ; elle se noyait, incapable de se maintenir à la surface, sûrement victime d’une crampe. Marie se mit à réfléchir. Était-ce l’occasion qu’elle atten-dait ? Iris redoublait de cris que le vent emportait, sa tête s’enfonçait désormais dangereusement sous l’eau à chaque vague. Ce fut une impul-sion qui la prit de vitesse, mais elle sentit qu’elle enlevait ses vêtements et courait vers l’eau sans réfléchir. Elle était aussi une bonne nageuse, même dans cette eau très froide. En quelques dizaines de secondes, elle rejoint Iris, qui suffoquait presque. Elle eut une lueur de panique au fond des yeux en reconnaissant Marie. Que fais-tu là ? semblait-elle demander. Incrédule, que vas-tu faire ? Ses pupilles dilatées avaient entrevu la fin qui l’attendait, c’était le regard atavique d’un être humain qui ne veut pas mourir, qui pense à ses petits. Je te sauve la vie, se dit Marie en réponse, essoufflée, en la hissant contre elle, laissant reposer les longues mèches contre son épaule et sa tête s’appuyer sur sa poitri-ne. Elle sut alors qu’elle avait passé le sommet de sa colère, qu’elle avait exorcisé son désir de vengeance, et que tout irait mieux à présent. Qu’après avoir déposé le corps tremblant de la jeune femme sur le sable, rien ne serait plus pareil. En sauvant Iris, c’était elle-même qu’elle épargnait. Elle entendit les cris d’un homme, et comprit que c’était Arnaud. Elle tourna la tête alors qu’elles s’échouaient sur le bord, mêlées de sel et de sable, et vit l’homme qui courait vers elles laissant derrière lui une poussette rouge. Elle ferma alors les yeux, épuisée, et posa sa tête dans le sable. Au loin, la villa Kersaudy veillait, impassible.

 

2e prix : Alexandre AUDRAN avec « Vague à l'âme »

3e prix : Benoît CHETAILLE avec « Agate et glycines »

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