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Salon du livre de Kercabellec

1er prix du concours 2015 : Betty MARESCAUX-TYTECA

 

Lui, ne sera pas du voyage

 

Marie-Pauline, une main accrochée à la rambarde de la proue du paquebot, l’autre dans son manchon, le bras plié au niveau de la ceinture de son manteau, regarde vers l’ouest. Son chapeau chargé de fleurs des îles n’a pas de prise au vent. Il ondule avec la brise, résiste, attaché par la bride. Son visage est caché derrière une violette. Elle n’est pas très grande. Le paquebot quitte Bordeaux en longeant l’estuaire. Un jeune couple de voyageurs accompagnent les deux enfants auprès de leur mère, ils viennent de la poupe du paquebot, longtemps ils ont agité leur mouchoir en direction de leur oncle et tante qu’ils avaient quitté sur le quai. Les deux gamins, six et quatre ans, s’accrochent ensuite à la redingote de leur mère.

Ce vêtement, au départ fait pour les hommes, a été retaillé, réajusté pour ce séjour en Europe, son chapeau orné de fleurs artificielles, sa violette lui donnent un air étrange, mais elle a belle allure, la tête droite tournée vers l’océan. Il fait pourtant chaud en ce mois de septembre, mais elle a froid. Elle souhaite que ce voyage à peine commencé soit déjà terminé.

« Votre mari en calèche avec créature. Gros risque faillite, revenez au plus vite. »

Ces dix mots, cette phrase, reçue par le télégramme il y a dix jours, ne la quitte plus.

Elle est trahie, humiliée et peut-être ruinée. Il faut qu’elle rentre, qu’elle remette tout en ordre. Elle relancera l’affaire et reprendra sa place auprès de son époux qu’elle n’aurait jamais dû quitter. Le voyage va durer plusieurs longues semaines. Elle, diplômée du Brevet supérieur, a quitté son travail de préceptrice auprès des enfants de Madame de Rothschild pour suivre son beau et jeune mari, Jean-Marie Entremont, en Amérique Latine.

Ils ont monté une fabrique de fleurs artificielles en 1875 à Rio de Janeiro. C’est Marie-Pauline qui fait tourner l’entreprise, un singe, un petit ouistiti toujours sur son épaule. Elle est ambitieuse et réussit. Elle a du goût, de l’élégance, de l’imagination, elle sait sélectionner des fleurs en soie pour les boutonnières et les chapeaux. Elle a trouvé les instruments les plus variés pour donner à chaque pétale, chaque nervure l’aspect du vrai. Elle dirige de main ferme l’équipe d’indigènes qui manie le fer à gaufrer et monte les tiges en enrubannant de soie les fils de fer. Pendant ce temps, son mari démarche, il se montre en ville, il vend grâce à son charme et son bagout à des dames de la bourgeoisie locale. Les affaires marchent bien. Marie-Pauline aime parader au bras de son mari, elle aime le sentir près de lui. Elle pense avec honte mais volupté à leurs étreintes. Marie-Pauline est aussi une femme amoureuse.

« Votre mari en calèche avec créature. Gros risque faillite, revenez au plus vite. »

Tout s’est précipité.

 Deux fois par mois, un bateau à voile et à vapeur des “Messageries Maritimes” part de Bordeaux pour Rio de Janeiro. Il n’y avait plus de temps à perdre. Elle s’est alors levée malgré les recommandations de sa famille et a pré-paré ses bagages pourtant physiquement et moralement fort faible. Ses seins ont été bandés très serrés avec de vieux draps découpés en charpie afin d’arrêter une montée de lait tardive. Elle a dû boire des tisanes de persil car Marie-Pauline a mis au monde, il y a moins d’un mois, le neuf août 1882, Louis, un beau petit garçon, plus costaud que ses frères. Elle a perdu beaucoup de sang, elle est déchirée, épuisée, elle n’a pas pu l’allaiter. Louis ira habiter chez sa nourrice à Socoa en attendant le retour de sa mère. Les deux aînés seront du voyage.

La voiture attendait les voyageurs, les bagages déjà au port, on s’embrassait sur le pas de la porte. Il ne manquait que le ouistiti. L’animal se cachait, Marie-Pauline insistait, il fallait le retrouver. L’heure tournait. Elle partit sans le bébé et sans le singe.

Là, le regard vers l’océan, elle ne veut pas y penser, ne pas se retourner, elle veut reprendre sa vie !

 Le voyage commence, Marie-Pauline a dû emprunter le prix du billet à son frère. Elle ne fait pas partie des émigrants qui s’entassent sur le pont arrière pendant tout le voyage et dorment à la belle étoile, elle n’est pas non plus en première classe, avec cabine et commodité privé, bal tous les soirs, bar ouvert et repas gastronomiques avec le capitaine. Elle est en deuxième classe et a droit à une cabine qu’elle partage avec les enfants et d’autres dames. Les commodités communes leur sont réservées sur le même pont. Les enfants sont heureux de repartir à Rio de Janeiro, de retrouver leur père, de quitter la maison austère de leur oncle et tante et de laisser en France l’ignoble petit frère, qui, par son arrivée a fait tant de mal à leur mère. Ils pensent, eux aussi, parfois au petit singe que Franck a enfermé dans le grenier au moment du départ, la méchante bête que leur maman adore.

Maintenant, souvent livrés à eux-mêmes sur le grand navire, ils montent sur le pont pour rencontrer d’autres enfants. Le soir, lorsque leur mère dort, ils participent à la veillée. Ils écoutent chanter et danser Basques, Portugais ou Gascons et autres postulants à l’émigration.

Marie-Pauline se couche tôt, son ventre lui fait encore mal, elle subit les contractions postnatales, elle saigne. Souvent, allongée, elle ressasse cette trahison. Il la trompe et il ose se montrer avec une grue en ville et dépenser ses sous ! Elle ne décolère pas, elle pense aux commandes, aux fleurs à vendre, à la production. Elle pleure en silence le petit animal perdu. Elle pense parfois à son bébé à peine entrevu, un bel enfant sans doute. Elle ira le chercher ou quand il sera plus grand, plus tard, quand tout sera arrangé, qu’elle sera à nouveau “maîtresse” chez elle. Elle reviendra triomphante riche avec mari et enfants, elle profitera du luxe des premières classes, sur un paquebot comme “l’Océanic”, ce paquebot britannique à voile et à vapeur de la White Star, mis en service dix ans plus tôt.

 Jusqu’à l’escale de Lisbonne tout se passe bien, Marie-Pauline grignote les macarons que lui a donnés sa belle-sœur, elle lave comme elle peut son linge souillé. Elle a l’habitude d’être servie par des domestiques, ces travaux ménagers la rebutent, elle s’y prend mal, se décourage. Elle lit des histoires aux enfants, jouent aux dominos avec l’aîné. Mais est très vie agacée, lasse.

Entre Lisbonne et l’escale de Dakar, il pleut, le linge ne sèche pas. L’escale à Dakar dure une journée. Le bateau fait le plein de marchandises, d’eau, de provisions et de quelques indigènes, ce qui met en joie les enfants. Le tout est entassé en fond de cale jusqu’à l’arrivée aux Amériques. Le voyage reprend.

Maintenant, il fait très chaud dehors mais Marie-Pauline a froid aux mains, aux pieds. Elle monte de temps en temps sur le pont pour se réchauffer, s’allonge sur une chaise longue, ferme les yeux et ressasse son infortune, elle n’engage pas de conversation avec les autres voyageurs. Vite, le soleil et le vent l’épuisent.

Puis, elle reste sur sa couchette, elle est trop fatiguée. Elle saigne de plus en plus. Elle se met à geindre. Elle souffre. Les femmes qui partagent sa cabine appellent le médecin du bord. Ils la font transporter à l’infirmerie et diagnostique un affaiblissement général dû aux suites de couches. Elle est lavée, on lui procure du linge propre. Ses objets de couchage sont aérés sur le pont au grand soleil. Elle a quelques heures d’accalmie. Elle doit réintégrer sa cabine.

Elle s’endort mais, brusquement, est réveillée par le vent qui claque contre le hublot ? Par la sirène du bateau ? Par la douleur ?

 Et c’est la tempête. Un vent de force 9 sur l’échelle de Beaufort, de 48 nœuds. Les voiles sont pliées, l’allure ralentie. Le bateau craque, la mer gifle la coque. De gros-ses larmes déferlent en rouleaux. Pauline se tord de douleur, elle hurle, mais ses cris sont étouffés par le tonnerre.

Chacun sur le bateau rassemble ses affaires, prépare un baluchon de survie au cas où… Les familles se regroupent. Il n’est plus possible de s’occuper d’une malade.

De bâbord à tribord, du pont aux salles des machines, du capitaine aux moussaillons, on s’agite. Ils ont tous leur place, leurs tâches à effectuer, leur travail en équipe mais chaque homme est seul dans l’enfer de la mer. Sur le pont, les passagers de troisième classe se protègent des paquets de mer et de la pluie sous des bâches. On raconte qu’un enfant a été emporté par-dessus bord et a disparu. Les parents attachant les enfants.

Franck et Albert, sur leur couchette, sont blottis l’un contre l’autre, ils ne quittent pas des yeux leur mère, sans la reconnaître, ils ont peur. Elle frissonne, les traits déformés, le teint grisâtre. Elle a perdu de sa superbe.

Elle empeste le sang, le linge sale, l’urine, les excréments, le vomi, le pourri. Elle se vide. Elle se débat, se tord. Elle crie puis soudain se tait, ses lèvres remuent comme dans un incompréhensible dialogue. Les deux mains sont posées sur son ventre meurtri, ses doigts longs, maigres, s’agitent parfois frénétiquement, ils semblent chercher un contact, une vibration, le rythme cardiaque du petit animal ou quoi d’autre encore ? Elle ne sait plus.

« Maman, maman, parle-nous ! » ose un des ses enfants. La femme continue son combat intérieur et n’en-tend plus rien.

Son regard est fou, de souffrance, de panique et d’incompréhension. Une voisine de cabine la prend en pitié et malgré le roulis du bateau va chercher le médecin.

Il regarde Marie-Pauline. Sans la toucher, à l’odeur peut-être, il dit : « Fièvre puerpérale, accident putride ! Elle va passer. Faites sortir les enfants. » Malgré le ballant, deux matelots réussissent à installer une bâche autour du lit de la malade pour l’isoler.

 Franck et Albert restent assis par terre toute la nuit devant la porte de la cabine comme deux petits chiens qui attendent leur maître. Parfois, une embardée du navire les secoue et les couche sur le plancher humide. Ils se serrent et se protègent l’un l’autre, ils pleurent et dorment.

À l’aube, le vent tombe, le médecin vint chercher les enfants.

« C’est fini, venez embrasser votre mère ».

Non, ils ne peuvent pas embrasser la morte. Le visage tordu, la bouche entrouverte, l’œil poisseux à moitié clos, cette odeur, ce n’est pas leur maman si belle et distinguée, un manchon autour des mains d’où sortait le petit ouistiti.

On enveloppe le corps dans un drap. On cherche dans les malles les plus beaux vêtements de Franck et Albert et après une rapide toilette, ils sont amenés sur le pont à l’arrière.

 Un petit groupe est rassemblé, le capitaine en second, le médecin, tous en grand uniforme, des hommes d’équipage et quelques voisines de cabine. Après un bref discours, il faut s’occuper des dégâts causés par la tempête, vider et désinfecter la cabine au lait de chaux, le corps lesté de la défunte est basculé à la mer, à l’aide d’une planche du bastingage. Les garçons regardent flotter le linceul de fortune. Le premier rayon de soleil l’accompagne un moment, comme un dernier hommage, soudain immaculée, purifiée, elle disparaît.

 Les deux petits sont confiés à la garde du capitaine.

À Rio de Janeiro, leur père, Jean-Marie apprend son veuvage et ramène chez lui ses garçons. Ils ne savent pas que le singe quelques heures après leur départ a réapparu. Il a cherché sa maîtresse, la pleurait, il n’accepta pas la nourriture qu’Auguste et Fernanda lui proposaient. Il est monté dans un arbre du jardin et s’y laissa mourir.

 Auguste tenta de retrouver beau-frère et ses neveux sans succès. Louis était toujours chez sa nourrice Jeannette à Socoa. Quand l’enfant eut cinq ans, Fernanda et Auguste l’accueillirent chez eux et l’élevèrent. Ils l’appelèrent Fernand, ce fut son deuxième prénom. L’enfant ne parlait que le basque.

Louis Fernand Entremont était mon grand-père et Marie-Pauline mon arrière-grand-mère.

 

2e prix : Jean-Claude POMARD avec « Les chantiers  n’sont pas morts !»

3e prix : Danielle MARCHAND  avec «J’ai souvenir d’un sillage »

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